Extraits
" En français, le problème est que nous avons qu’un mot pour parler de l’amour. Nous aimons une femme comme nous aimons Dieu, les framboises, son cheval, son chien…
En revanche, en grec, le premier mot pour parler de l’amour est le mot Pornéïa. Il s’agit de l’amour du bébé pour sa mère. C’est à dire qu’il la mange ! Ce qu’il aime c’est son lait, sa chaleur, l’objet maternant. Il est magnifique pour un enfant d’aimer de cette façon-là. Il faut voir comme il peut être goulu ! (…)Il existe encore de gros bébés à quarante, cinquante, soixante qui n’ont pas fini de téter, qui n’ont pas fini de consommer le monde, de consommer les autres, de consommer le corps !
Après la Pornéïa, il y a Eros. C’est un très beau mot. Souvenons-nous que chez les grecs, Eros est un dieu. Et nous, de ce dieu enfant et joueur, nous en avons fait un « vieux cochon » ! C’est regrettable, car ce dieu avait des ailes…il est celui qui va donner des ailes, à la Pornéïa, celui qui va mettre de l’intelligence dans la pulsion. Eros va élever l’amour du bébé, l’élever, l’éveiller. Eros est l’amour de l’inférieur vers le supérieur, l’amour de la beauté. On le trouve chez Platon : « L’amour des beaux corps qui éveille l’amour des belle âmes. » . Mais seulement s'il y a de l’Eros ! Car si l’amour des corps n’éveille pas l’amour des âmes, nous sommes encore dans la Pornéïa, dans la consommation .
Cependant, par l’Eros, tout d’un coup, dans l’étreinte des corps, dans l’attirance, dans la pulsion, naît aussi l’amour de l’autre, de sa beauté, amour que l’on ne peut pas avoir…qu’on ne peut pas consommer. Là, notre amour prend des ailes. C’est la totale dimension érotique. L’amour devient intelligent ; Nous ne sommes plus des bêtes…nous sommes aussi des anges. Mais nous sommes tout de même toujours des bêtes ! Et là est la difficulté ! (…)
Puis, après Eros, nous avons la Philia.
Encore un très beau mot, que l’on retrouve dans « Philosophie ». Philia, Philéo, c’est « je t’aime d’amitié ». Ce n’est pas l’amour de l’inférieur vers le supérieur, non plus l’amour de celui qui manque vers celui qui a. Eros est à la fois plein de malice et plein de manque. Alors que la Philia c’est aimer l’autre en tant qu’autre. C’est un amour d’échanges : je te donne et je reçois, je partage ce que je suis et je reçois ce que tu es. C’est l’amour humain proprement dit. Très peu d’être humains arrivent à s’aimer déjà de cette façon !
Lorsque l’on arrive à Eros c’est déjà pas mal…Pourtant la Philia L’amour de l’autre en tant qu’autre, aimer son ami…, c’est très beau, c’est l’échange, car l’autre est un autre moi-même. (…) C’est l’amour des ego, où chacun est le soutien de l’autre, aide l’autre à aller vers le meilleur de lui-même, révèle à l’autre le meilleur de lui-même.
Maintenant, au-delà de la Philia , il y a l’Agapè.
Dans le vocabulaire grec, Agapè est un mot nouveau. Ce fut le christianisme qui amena la naissance de ce mot. Il naît un nouveau mot quant naît une nouvelle Expérience. Ce fut l’expérience de l’amour gratuit, de l’amour pour rien !
Quand j’aime mon ami j’attends au moins de lui qu’il m’écoute, qu’il me rende ce que je lui donne. Mais l’Agapè, lui, est un amour purement gratuit ! C’est surnaturel… Cet amour-là n’est pas de ce monde. Pour un psychanalyste, l’Agapè n’existe pas ! Pour lui au plus au niveau n’ existe que l’échange, et encore, il en doute souvent…Il pense que seul l’amour de désir peut exister. l’Agapè est impossible, parce que c’est la gratuité (…)
L’ Agapè est véritablement un amour divin. Le signe pour savoir si on le vit, c’est d’aimer ses ennemis ! Etre capable d’aimer ceux qui ne nous aiment pas, d’aimer ceux qui nous méprisent. Là nous touchons une réalité qui n’est pas de ce monde, nous touchons le divin en nous. (...)
Cela demande beaucoup d'écoute, à la fois de l'autre et de soi-même. (...) Ce qui est le meilleur pour toi, n'est pas le meilleur pour moi .
Il ne suffit pas d'aimer.
L'amour sans intelligence nous rend malheureux."
" Tout le chemin spirituel, initiatique, est de passer de la vérité que l'on a, à la Vérité que l'on est. De passer du Dieu que l'on a, au Dieu que l'on est. C'est un long chemin..."
" L'amour est ce qui nous rend le plus heureux et le plus malheureux: ce qui nous fait le plus de bien et le plus de mal."
" Aimer un autre entier est tout de même plus intéressant qu' aimer une autre moitié! Aimer une autre moitié c'est s'aimer soi-même, alors qu'aimer un autre entier c'est peut-être commencer à devenir adulte, c'est-à-dire à aimer l'autre parce que le Réel, c'est l'autre."
" ...on ne se marie pas avec quelqu'un parce qu'on l'aime, mais pour l'aimer! Pour apprendre à l'aimer."
" Il faut du courage pour affronter l'autre dans sa différence. Bon, cela dit, on ne se marie pas pour casser ou s'enliser... mais pour passer! Pour se découvrir dans sa vérité. (...) nous entrons enfin dans l'alliance."
" Mais peu importe puisque le but n'est pas un lieu... Je ne viens pas de quelque part. je viens de quelqu'un et je vais vers quelqu'un."
" La fluidité suppose aussi la confiance. faire confiance à l'autre, à ses limites. L'aimer dans ses limites, épouser ses limites, mais sans complaisance! la fluidité n'est pas de la complaisance! C'est de l'intelligence. puisque l'intelligence c'est d'adhérer à ce qui est. C'est lire dans ce qui est. "
AIMER... MALGRE TOUT, de Jean-Yves Leloup, - Rencontre avec Marie de Solemne - , Éditions Dervy, 1995.